C'est toute une contradiction, parfois, la facon que les idees ont de se manifester comme etre logiques, evidentes, et aussitot qu'on les met en pratique, qu'on doit les vivre, comme une maison faite de cartes, sur un fond inegal, instable, elles s'ecroulent, ne resistent pas. Je m'imagine alors une bande dessinee, avec une figure qui en crayon dessine les murs d'une espace a 4 coins, avec un couvercle, et que cette espace dessinee est videe de son contenu. Videe de son contenu de l'energie de joie, espoir, charite, tendresse, identite, confiance, de toutes les emotions benefiques qui rendent heureux au coeur humain. Pour une raison ne pas rendue claire, l'espace de la bande dessinee, apres n'a plus rien dedans. Normalement, une espace occupee de choses, a un certain poids, et interessant de noter, que les sentiments heureux, rendent le coeur comme on dit "leger", lui donne des ailes, car l'euphorie elle est legere comme une plume, fait danser, chanter, et la musique, ses rythmes, et melodies heureuses, donnent cette impression physique meme, qu'on est leger, comme une plume dans une brise d'ete rafraichissante, comme la lumiere et son eclat, comme le sourire innocent, spontane. C'est quand arrive son contraire, le chagrin, quand on souffre une perte, quand on est volee de la sensation de la joie, de l'espoir, dans cette espace de notre coeur et ses lignes, que tout y devient lourd, oppressif, asphixiant. Donc, le coeur vide, son espace effacee de toutes les emotions positives, vitales, ne devient pas plus leger, non, au contraire: cette espace vide pese en fait, lourd, ecrase le coeur, la confiance, la resistance, l'energie, le moral. Plus vide cette espace, plus lourd son poids. Je trouve cela tout un mystere de l'arithmetique a l'envers, ou 2 plus 2 normalement font 4, mais dans le cas du coeur videe de son espace de bonheur, c'est 2 et 2 qui font 0. D'ou vient ce poids? C'est un peu de mystere presque chamanique, et peut - etre c'est cela qui explique que quand on brule un encens relaxant comme d'ambre ou de sauge et de santal, sa senteur qui circule vers le haut, nous enleve un peu le poids de notre peine, la rend plus legere. L'encens de santal on utilise dans la meditation, pour donner un sens de calme, de clarte, de lien aussi avec tout ce qui est spirituel, sacrale, qu'aide a etablir la senteur douce de bois, du parfum de sa fumee. J'ai toujours trouvee un soutien affectif dans le rite silent, intime de bruler de l'encens dans des moments importants, de grande joie, et certainement dans les moments de perte, de chagrin, de doute. La perte, dans toutes ses formes vastement differentes, me rappelle a un bel verre a pied, dont on a encore juste un exemplaire, dans un style un peu eccentrique, comme le dernier example unique, qui a su survivre. Ma mere avait toute une serie de verres a pieds en cristal, qui dataient du milieu du XIXeme siecle, et elle prenait une attitude assez arrogante quant elle les sortait pour les diners extravagants qu'elle avait l'habitude de faire a la maison pour son cercle de connaissances a la maison en Flandre, ou j'ai grandie. Je n'ai aucune idee precise ce que sont devenus cette collection de verres ciseles avec les initiales du nom de sa famille. Le chaos de la narrative de notre famille etait pour moi devenu trop a un certain point, et choisir de resister tout le chantage psychologique et me declarer libre de ce poids et ses mirages, etait une decision evidente en echange de ne pas perdre ma dignite et mon droit a l'independance, a mes propres choix, libre de manipulations. Le prix de l'anonimite et de me trouver bannie, meprisee pour mon courage, etait dur, de devenir encore plus invisible de ce que je l'etais deja, une fois prise la decision de quitter les avantages et privileges et visibilite attachee au nom de ma famille, mais, prendre la chance de l'avonture et ses interminables defis, d'etablir mon propre identite, a la fin, apres toute une vie de poete vagabond, anonyme, isolee, valait l'effort, et fut recompensee de facon unique, grace a l' esprit ouvert et la charite et sagesse de l'accueil kabyle. Toute une victoire, de me savoir la voix de poete liberee, relaclamee, ne plus soumise a des personnes dominantes, mal intentionnees parmi les membres de ma famille, et ceci, dans un sens reel, et symbolique aussi. Et interessant de noter, que dans ce cas, le vide, etait en meme temps la perte des illusions d'un heritage qui etait devenu un obstacle. La decouverte de mon propre identite, de la transformation de mon ame de poete, de ses visions, de ses inspirations et des influences, etait une espace dont le vide qu'avait laissee bannie de ma famille, n'etait pas lourd, une fois compris les pieges que son espace avait mise dans ses ombres cachees. Il y a donc deux sortes de vide: celui des espaces ouvertes qui permettent le vol libre de notre coeur, de notre esprit, et celui qui opprime, qui isole, qui rend impuissant, seul, qui nous emprisonne dans le poids, le desespoir de la solitude, de l'invisibilite tuante. Le vide qui ajoute un poids, est le vide douloureux, incomprehensible, qui avec ses espaces depourvues de sens, de contenu, de la chaleur, de l'intimite de la tendresse qui embrasse, qui assure, qui guerit, est un enigme existentiel, irresolu, un sphinx implacable, qui ne repond pas a la question urgente: comment et pourquoi? C'est un vide de qui ses fantomes refusent de s'identifier, qui cherchent de nous mettre les chaines de la soumission, de codes de comportement devenus des habitudes ne plus pratiques ou rationnelles, devenues symptomatiques du dysfonctionnement dans une famille, si celles se transmettent d'une generation a la suivante. Le poids contradictoire, paradoxal de la solitude, tot ou tard, personne ne s'en echappe, on doit tous, tot ou tard, vaincre ses periodiques invasions. On s'ensort, avec la force du courage, et un peu de chance, au moins que le destin decide de nous condamner a une solitude endemique. Les sentiments du coeur connaissent bien sur, ce poids du vide qui rend lourd, comme quand on perd a une personnne aimee, pour toute une serie de raisons, le long le chemin de notre vie et ses hauts et ses bas. Je ne sais pas s'il existe un remede efficace pour combattre le chagrin du coeur, autre que de l'accepter, et d'essayer d'en comprendre ses dimensions, de lui ecouter, tolerer, ses cris souvent supprimes, et de ne pas en vouloir trop a la personne ou la situation qui l'ont cree, qui a mis la blessure brulante, penible au centre de la resistance de notre esprit, qui a su evaporer la joie et l'energie, que la tendresse sait donner a notre vie. A la fin, la rage, et sa revolte ne font rien que d'agrandir les flammes du feu de sa torture. La colere, sa tempete se calme avec la patience, avec la decision de pardonner, de changer direction, de quitter l'espace lourde du manque, avec humilite, avec dignite, et de croire que ce que tu souffres en regret, en douleur, peut - etre te rendras plus fort, plus flexible, plus capable de voir au - dela de l'evident, des illusions. Et ainsi, peut - etre, le courage de ne pas se rendre a la douleur, au chagrin, est une facon aussi de neutraliser l'enigme du poids du vide: la seule maniere de s'en liberer est d'arreter de l'eviter, et de le laisser telle l'eau le fait avec le courant fort d'une cascade, d'une riviere: rester calme, presqu'immobile, pour un temps, et le rocher qui est l'obstacle dans ton coeur, le poids lourd, avec le temps perdra ses angles dures, penibles, et l'eau de ton coeur, decouvrera que le rocher et ses angles, ses bords tranchants, coupants, devient un caillou rond, inoffensif, et que l'eau dans ton coeur, coulera petit a petit, a nouveau libre, fraiche, et avancera, tandis que le rocher, qui etait cause de l'obstruction mentale, physique, reste ou il etait, ne bouge pas, donc, ne te sais plus faire du mal, parceque tu n'es plus ou il est, tu as quittee son espace. Et voila, une possible facon de laisser derriere soi, ma Kabylie, le poids lourd d'un vide douloureux. C'est toi, en fait, qui m'a appris la chance de comprendre cet apprentissage, d'en pratiquer sa sagesse, sa patience, quand mon coeur saigne, quand une blessure lui dechire, lui tourmente, de simplement, humildement, avancer sur le chemin, qui, comme le savait deja le poete Sufi Rumi, se fait en marchant. Et comme a dit un jour le president Abraham Lincoln (1809 - 1865), qui a ete une influence majeure quant a l'abolition de l'esclavage de la population noire aux Etats Unis en 1869, suite de la fin de la Guerre Civile du pays entre 1861 - 1865, et son assassinat a l'age de 56: "Je marche lentement, mais je ne marche jamais en arriere." L'esprit resistant et tolerant kabyle m'encourage, de ne jamais perdre le courage, de garder le sourire, d'aimer d'avantage, n'importe le chagrin qui brule invisible au fond de mon coeur, les jours de doute, d'obstacles tetus, agacants.
Trudi Ralston
"Seulement l'amour et la mort changent toutes choses." - Kahlil Gibran (1883 - 1931), de son livre d'aphorismes "Le Sable et l'Ecume" de 1926.