L'automne et l'hiver ici au Pacifique Nord - ouest des Etats Unis, sont connus pour ses longues periodes de pluie torrentiale, qui se suivent pour des jours et nuits, meme des semaines entieres. Aujourd'hui ne fut pas une exception, et notre chat Zora decida de rester a l'interieur de la maison, et se contenter d'observer tous les petits oiseaux qui etaient dehors, indifferents a la pluie car c'etait une bonne chance de manger leurs graines en paix, puisque ni notre chat, ni les deux chats du voisin qui visitent le jardin, etaient en vue, comme les chats n'aiment pas pour la plupart, de se tremper ni dans le froid ni dans les tempetes de pluie. Je m'etais reveillee un peu desorientee, j'aime bien la pluie, mais le manque de lumiere suite du rideau lourd de nauges gris, me rendait un peu frustree avec toutes les ombres, avec le jour qui a midi donnait l'impression de s'approcher deja vers la soiree. C'etait difficile de m'imaginer que quelque part, il y avait un ciel bleu, un soleil brillant. Je pensais a une chanson du chanteur francais, Julien Clerc (1947), une chanson de 1974, que je ne connaissais pas jusqu'a vers la fin des annees 1990, une chanson triste d'un amour perdu: "Sans Toi". Pour moi, des sa premiere ecoute, cette chanson me rappelle a ma mere, sa cruelle attitude envers moi, envers mon pere, et les cicatrices qu'elle m'a laisee au coeur, a mon adolescence de laquelle elle s'avait assuree de me la priver, detruire sa chance de s'exprimer, de la vivre avec joie, avec confiance. Un des vers autour du theme de l'abandonnement dans la chanson dit : "Dis - moi ce qui reste de toi, insouciante et mortelle. Oh, ma tete, qui se vide sans toi". Ces mots me laissent toujours avec un frisson, meme apres de pauses de plusieurs annees d'ecouter la chanson. Et ce matin, deja sombre et un peu asphixiant, car pour moi, le manque de lumiere je la sens comme une sorte d'angoisse au coeur, une sorte de claustrophobie, j'avais la sensation audible - affective, une sorte de synesthesie inattendue, spontane, d'etre une carafe d'eau qui se vidait, avec ce son normalement si agreable, d'une eau qui coule, comme d'un ruisseau en ete, d'une petite cascade faite de pierres comme mon mari et mon fils ont fini de construire cette ete au jardin. Mais ce matin, ce bruit etait lourd, d'une eau envahie par des cailloux, qui tombaient de mon coeur, de sa peine, de mon esprit et ses souhaits pour la chaleur qui rassure, et j'entendais les mots de la chanson de Julien Clerc, dans sa voix haute, vibrante d'emotions fortes: "Ce matin, c'est le chagrin/ Devant les fleurs dessechees /J'ai essuyee cette larme/ De la premiere tempete". Le bruit de cailloux qui tombaient de la carafe d'eau, et avec l'eau, me donnait la sensation que ce qui ce videait, etait mon ame. C'etait une sensation d'impuissance, et etrangement aussi, de soulagement, d'une chance de pouvoir recommencer, nette, la carafe vide, prete d'y mettre une eau fraiche, nouvelle. Pour moi, la chanson douloureuse "Sans Toi", que je connaissais si bien, et que je n'avais ecoutee pour plusieurs annees, soudainement receveait une autre energie: celle de liberation, de se jeter la vieille "peau", de vider le contenu des chagrins, et de recommencer, ne pas sans peine, ne pas sans effort, mais avec un courage qui se multiplie, qui est decisif, qui voit tout avec des nouvelles lentilles, libres de lignes floues, incertaines. C'etait une sensation inconnue, que j'ai recue comme ca, sans avertissement, peut - etre comme contrepoids du manque de nouvelles d'une personne qui vit loin, et aussi dans des circonstances rarement evidentes, comme est souvent le cas pour la vie d'artistes au coeur rebelle et ne pas souvent enthousiaste quant a la soumission aux regles etablies, qui ont tendance de rationaliser le comportement. La chanson "Sans Toi" du chanteur francais - africain Julien Clerc, qui etait tres populaire en Belgique quand j'etais adolescente, me visite de temps en temps, mais ce qui etait different cette fois, etait ma reaction: viscerale, inattendue, radicale, ayant un effet physique, de qualite auditive et affective, et c'etait a un moment de penser a ma famille de coeur en Algerie, en Kabylie. Peut - etre, une coincidene spirituelle, de me secouer libre de ma disposition de reflection melancholique, de lui savoir si loin, derriere un tas d'obstacles de bureaucratie, d'horaires, de temps, de circonstances. Comme si son esprit ancien de la Kabylie, me faisait le geste gentil, d'un clin de l'oeil du bout de la terre, et me disait: "Ecoute, la vie est compliquee, pour beaucoup de personnes. Ne te laisse pas trop de ces conneries te tracasser le coeur, l'espoir, le courage." Depuis, la sensation me reste, mais je m'y sens moins vulnerable, moins agacee. Les entraves de la vie, le coeur Berbere le connait bien. Ce tournant eprouvant, de manque et ses frustrations, je le dis bienvenu en fait, car je peux partager son experience avec mes amis en Algerie, me retrouver le calme, et le sourire aussi. C'est sur que ce n'est pas evident, d'ecrire des articles, des poemes, de les transformer en livres qui celebrent le coeur et esprit kabyle, a une distance qui couvre 3 continents, et ceci dans un monde ici qui n'est pas connu pour sa connaissance geographique, mais j'ai assuree, que dans mon cercle d'amities ici a Washington State, on sait que la Kabylie est en Algerie, et que les cultures des Imazighen sont celles qui sont originaires de l'Afrique du Nord, comme le sont les cultures amerindiennes ici, ne pas les descendants des colons anglais, ou francais au Canada, et espagnol ou portugues en Amerique Central et du Sud. Mes moments les plus heureux, fiers, confiants, quand on se reunit ici entre amis, sont ceux quand j'ai la chance de parler de mes efforts litteraires et artistiques qui celebrent et partagent le lien unique comme poete et ecrivaine, avec l'Algerie, avec son coeur Amazighe. La sensation brusque ce matin qui s'etait mis dans mon ame, de me sentir une carafe d'eau qui se vide, et du bruit des cailloux de defis qui reverberent contre le ver de la carafe, et contre les murs de mon coeur, de mon esprit et ses memoires, ses experiences, devient ainsi un appel a la chance de voir la vie avec encore plus de tolerance, avec humour aussi, comme le sait faire le genie comique algerien Fellag, qui parle avec tant de clarte sur tout ce qui peut nous travailler sur les nerfs, suite de toutes les circonstances qui nous fatiguent, qui nous trouvent au bord des limites de notres resistances, de notre patience. Si la carafe d'eau de notre esprit se trouve a l'envers, vide, tout a coup, et bien, temps de la mettre debout encore, et de la remplir a nouveau, et d'etre reconnaissant qu'avec l'eau qui s'est videe, les cailloux durs maintenant sont absents, les cailloux lourds, de qui on ne savait pas que leur poids nous geneait, nous empecheait de comprendre ce qui nous causait la douleur, et qui avait rendue l'eau ne plus fraiche, ne plus claire. Ce qui me rappelle a ces mots du poete autrichien Rainer - Maria RILKE (1875 - 1926), un des auteurs favoris de mon oncle peintre Frans De Cauter (1920 - 1981), qui m'a appris sur la philosophie existentielle et le monde du dessin et de la peinture, et a qui me rappelle beaucoup le lien transformatif litteraire - artistique que la Kabylie me donne avec mon collegue photographe d'Aokas, Nacer Amari: "Laisse tout t'arriver. La beaute et la terreur. Avance. Aucune sensation est de permanence."
Trudi Ralston
Les mots de Rainer - Maria RILKE (1875 - 1926), sont de son poeme "Allez au Bout de Tes Grands Desirs", de son livre "Le Livre des Heures: Poemes d'Amour a Dieu".
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